Entrevue avec Alexis Lespérance Bonami

SHS : Bonjour Alexis! La Société historique est très heureuse de vous rencontrer aujourd'hui!

ALB : Mais moi aussi!

SHS : Alors, parlez-moi un peu de votre métier?

ALB : Je suis un voyageur, j'ai un contrat avec la Compagnie de la Baie d'Hudson.

SHS : Un contrat?
ALB : Oui! Quand j'avais 19 ans, j'ai accepté de m'engager, alors je suis allé voir un notaire, vous savez, ce monsieur qui écrit des papiers officiels… Heh bien, il m'a fait signer un papier qui disait que pour les 3 prochaines années, je travaillerais fidèlement pour la Compagnie de la Baie d'Hudson, à faire le commerce des fourrures avec les Sauvages.

SHS : Où travailliez-vous, exactement?

ALB : À ce moment-là, je faisais la liaison entre York Factory, Cumberland House et d'autres petits postes de traite plus avancés qu'il fallait visiter durant l'été. Ensuite, j'ai voyagé pas mal, jusqu'à Fond-du-Lac, près du lac Winnebago, puis Rivière à la Paix et la Rivière Boucane, et puis Grand Rapide. J'aime penser que mon aviron est celui qui a le plus voyagé! Je ne l'ai jamais perdu, depuis que j'ai commencé! Avec cet aviron-là, j'irai là où les Canayens ne sont jamais allés! J'irai voler les fourrures de la Compagnie du Nord-Ouest, ces Saccajé de chiens!

SHS : Vous êtes en compétition, contre la Compagnie du Nord-Ouest?

ALB : Oui! Ils nous prennent nos fourrures! Ils ont installé des postes si loin que les Sauvages ne veulent plus se rendre dans nos postes pour nous les porter. Quand ils arrivent à York Factory, ils ont vendu les plus belles fourrures à la CNO, il ne reste que les moins belles fourrures : les peaux d'ours, de loup… à peine quelques castors, mais rien que du castor d'été! Ça ne vaut presque rien, tout ça!

SHS : Oh! La compétition est forte, alors!

ALB : oh, mais ce n'est pas tout! Y a le lord écossais, Lord Selkirk, qui a fondé une colonie en 1811. Assiniboia, qu'il a appelé ça! Ou rivière Rouge. Il voulait peupler ça d'Écossais. Paraît que les emmener ici, dans les Pays-d'en-Haut, ça les sauve de la famine et pis des maladies de l'Écosse! Mais ils ne savent pas vivre ici l'hiver! Le froid et la faim les ont surpris. Au bout de 4 ans, il y en a 140 qui en ont eu assez, ils sont partis travailler chez la Compagnie du Nord-Ouest, les saccajés chiens! Ils ont vidé la colonie! Une belle colonie qui chassait le bison et qui faisait pousser du beau blé comme en Europe! Selkirk était très fâché, parce que la Compagnie de la Baie d'Hudson, tout ça, c'était à lui! Les gens de sa propre colonie, qui allaient travailler chez son rival! Mais il faut l'admettre, les conditions de vie pour ces nouveaux colons étaient difficiles! Moi, j'aurais probablement fait pareil!

SHS : quelles étaient leurs conditions de vie?

ALB : Ceux qui sont arrivés en 1811, ils n'avaient rien. Pas de maisons, pas d'outils, pas d'animaux, pas de bétail… juste leurs bras pour travailler et tout construire. Le premier hiver a été dur, mais durant l'été, ils ont bûché tellement fort qu'ils sont arrivés à accumuler assez de nourriture pour passer l'hiver. Et là, durant l'automne, BAM! On leur envoie des nouveaux colons à nourrir durant l'hiver! Mais pour le reste, la chicane, c'est de la faute à MacDonnell!

SHS : Qui est MacDonnell?

ALB : MacDonnell, c'est le gouverneur des Pays-d'en-Haut. On ne se le cachera pas, il a un faible pour nous, la Compagnie de la Baie-d'Hudson, parce que Selkirk lui donne beaucoup d'argent.

SHS : Et qu'est-ce qu'il a fait, MacDonnell?

ALB : Il a fait une nouvelle loi : la proclamation du pemmican. Il a interdit l'exportation de pemmican. Il a aussi interdit aux chasseurs de courir les hordes de bisons à cheval, parce que ça faisait fuir le bison loin de la colonie. Les métis qui vivent là n'étaient pas contents, vu qu'ils courraient le bison et qu'ils exportaient du pemmican pour les voyageurs de la Compagnie du Nord-Ouest! Ça a fait des chicanes terribles! Et d'ailleurs, avec cette loi, ils ont saisi une grosse réserve de pemmican de la CNO au Fort La Souris. Les bourgeois de la CNO étaient en colère! Cette nouvelle loi visait vraiment à leur couper leur source de nourriture!

SHS : Alors qu'est-ce qui s'est passé?

ALB : La CNO a convaincu les métis, les Bois Brûlés qu'ils appellent, qu'il fallait détruire la colonie. À chaque été, ils allaient visiter les colons pour brûler leurs maisons et leurs champs, et tuer leurs animaux! Les pauvres colons, ils avaient peur! Et avec les récoltes brûlées, et les nouveaux colons qui arrivaient chaque automne, ils risquaient de mourir de faim durant l'hiver!

SHS : Ils ont survécu?

ALB : oh oui, mais il y a eu des morts! En 1816, un groupe de Bois Brûlés, menés par un métis nommé Cuthbert Grant, avaient pour but d'affamer la colonie en leur coupant leur première source de nourriture : le pemmican. Ils en avaient déjà volé une grosse réserve à Brandon House. Leur plan était bon, et ils étaient en route avec la réserve volée. Mais il avait beaucoup plu cet été-là et l'eau de la rivière avait monté très haut. Les berges étaient en boue et leurs chevaux sont restés pris. Résultat : avec leur retard, le nouveau gouverneur Robert Semple a été averti de leur présence. Il est parti avec un peu plus de 20 hommes pour aller les confronter. Mais oh, ils n'étaient pas assez nombreux! Ils se sont rencontrés à un endroit qu'on appelle Seven Oak. Moi j'étais pas là, mais j'en ai entendu parler! Une vraie tuerie! D'abord, les deux camps se sont regardés, chacun de leur côté. Puis Grant a envoyé un homme, François Boucher, pour discuter avec Semple. L'ultimatum de Grant était bien simple : ou Semple et ses hommes se rendaient, ou ils étaient fusillés. Boucher et Semple ont parlé, mais il semblerait que Semple n'était pas content et il a tenté d'attaquer Boucher. C'est là que les coups de feu ont commencé. Un seul mort du côté des Bois Brûlés, contre 21 morts du côté de Semple! Après une pareille défaite, les colons ont décidé de partir. Ils ont appelé ça la bataille de la Grenouillère.

SHS : C'était la fin de la colonie?

ALB : Non. Selkirk tenait vraiment à sa colonie, alors il est revenu avec 90 mercenaires Meurons, une sorte de soldats. Avec les Meurons, plus personne n'osait attaquer la colonie. Alors Selkirk a fait la paix avec les Cris, les Assiniboines et les Ojibwas.

SHS : Et la paix est revenue?

ALB : Oh non! Il restait encore toute la CNO qui nous voulait du mal. Surtout que la Compagnie de la Baie d'Hudson a commencé à envoyer des voyageurs dans l'Athabasca. Avant ça, il n'y avait que les voyageurs de la CNO qui y allaient! Les fourrures y sont si belles, il fallait bien qu'on y aille, vous ne trouvez pas? En plus, on leur a sérieusement damé le pion en capturant leurs hommes! En 1817, on a eu Frobisher, un homme important dans la CNO. C'est même moi qui avais la responsabilité de l'emmener à York Factory, comme prisonnier! Ça n'a pas été facile, il y en avait qui voulaient nous tendre des pièges! Mais j'ai été bien récompensé!

SHS : Qu'est-ce que vous pensez de toutes ces guerres?

ALB : oh, ça n'est pas facile! Et puis au fond, pourquoi on se bat? Si la CNO et la CBH pouvaient s'associer, ça serait tellement mieux! Sans compétition, on maximiserait les profits en achetant les fourrures moins cher! Et la colonie nous fournirait en nourriture, on pourrait manger du bon pain, plutôt que du pemmican et du rubbaboo! Pensez-y! Et surtout, on éviterait tous ces morts! Les voyageurs ont peur maintenant, cela devient de plus en plus dangereux!

SHS : Mis à part la sécurité, cela changerait quelque chose pour vous?

ALB : Heh bien paraît que chez la CNO, ils remettent une partie des profits aux voyageurs. Pensez-y, ça ferait plus d'argent pour nous si la CBH faisait la même chose!

SHS : Merci beaucoup, Alexis Lespérance, d'avoir accepté de nous rencontrer pour cette entrevue! Je vous souhaite bon voyage!

ALB : Cela m'a fait plaisir! Je vais reprendre mon aviron et retourner à York Factory!

Questionnaire
















© Société historique de la Saskatchewan
Conception web gracieuseté de paquet.ca solutions web inc. (e0)